27 octobre 2005
Votre feuilleton au jour le jour
Le feuilleton dont vous rêviez
Vous en rêviez et je vous comprends. Vous connaissiez tous le "Livre de poche". Voici maintenant le "livre de chiottes". Mimile l'a inventé pour vous. Gratuit, utile et économique. Mode d'emploi: vous imprimez la page du jour sur du papier hygiénique et plutôt que de vous faire tartir à lire dans vos magazines pipoles les navrantes et affligeantes pérégrinations de la Starko Académie, vous découvrez chaque jour "les surprenantes et poignantes aventures d'Emile Bourricot". Après lecture, vous pourrez utiliser immédiatement votre feuilleton du jour (vous pourrez aussi l'imprimer sur du velin d'Arches en vue d'une reliure future, si bon vous semble). Astucieux, non? A la cadence d'une page par jour et sachant que près de 500 pages sont déjà rédigées, vous en avez pour un moment...Alors, oubliez les "Voilà" et autres "Franc du Manche" et rendez-vous chaque jour avec Emile B.pour de surprenantes et étranges aventures...
Nous commençons évidemment par le début, c'est à dire le tome I: "Mission Mayburn". Compte-tenu des 3 tomes déjà écrits, dîtes-vous que vous allez souffrir un moment...
Pour suivre le feuilleton du jour, cliquez sur "Mission Mayburn", colonne de gauche. Le texte du jour s'affiche en bas de page, à la suite du texte de la veille.
Avertissement
Il est des êtres qui viennent au monde affublés de tares et de handicaps qui les condamnent à priori à une existence morne et minable de légumineux taciturne. Leur rencontre avec un esprit frère peut cependant changer leur destinée et leur conférer des dons exceptionnels dépassant de très loin les normes communément admises chez l’homo sapiens basique. L’histoire d’Emile Bourricot en est une poignante illustration dans un univers impitoyable et sans pitié pour tous les opprimés, les bafoués, les petits, les indigents, les électeurs, les contribuables, les simples d’esprit et les ânes, qu’ils appartiennent à la famille des bipèdes ou des équidés.
Anen
Méfiez-vous!
Ces ânes inoffensifs ne sont peut-être pas ce que vous croyez...
Découvrez sur ce site, les aventures surprenantes et néanmoins étranges d'Emile B.
Tome I: Mission Mayburn
Mission Mayburn (144 pages)
A la Tuile, en plein cœur du Bojolais (1), un village d'irréductibles encore préservé des affres du monde contemporain, Ginette et Gédéon Bourricot ont mis au monde leur 17 ème rejeton, Emile. Affublé d'un nombre de tares peu commun, le petit Bourricot fait l'objet des railleries et brimades incessantes de ses petits camarades qui le traitent comme un demeuré. Autrement dit, comme un âne. Un soir qu'il rentre de l'école, une rencontre va bouleverser son existence au point de laisser sans voix les plus éminents scientifiques. Dès lors, Emile et son "chaperon" ne feront plus qu'un. Quelques années plus tard, devenu célèbre et expert en exploration spatiale, il décolle, avec sa partenaire, de Rouston V, une base lunaire avancée construite par la Naso, l'agence spatiale de l'Alliance, pour une mission d'observation intergalactique. Leur objectif: un astéroïde de la constellation de l'Âne qui pourrait constituer une menace pour la planète bleue. Que vont-il y découvrir? Quel mystère se cache sous la peau de son mentor? Pourra-t-il sauver l'humanité d'une inévitable catastrophe? Reviendront-ils vivants de la mission Mayburn?
(1) De nombreuses interprétations orthographiques sont purement volontaires.
Tome II: Opération Homo Elah
Opération "Homo Elah" ( 152 pages)
De retour de la mission "Mayburn", Emile B. parviendra-t-il à déjouer les plans diaboliques du terroriste le plus recherché de la planète? Dans quelles galères, entraînera-t-il ses amis de la Tuile? Parviendra-t-il à empêcher un nouveau conflit au Proche orient? Quelles seront les stupéfiantes conséquences de ses relations intimes avec son amie d'enfance, Amélie?
Tome III: La planète des Mylpats
La planète des Mylpats (148 pages)
A la demande du "Grand Baveux", le roi des Gluants, Emile et sa partenaire se transmutent sur Gastéropos , un bébé planète d'à peine 8 milliards d'années. Emile B. réussira-t-il à faire cesser l'odieux trafic des coquilles sur Gastéropos et à venir à bout du parrain-mylpat Patopoulos soutenu par le gouvernement Patdecoin? L'incroyable progéniture d'Amélie restera-t-elle une énigme pour la communauté scientifique internationale? Après plusieurs générations de combat, le clan Dugaz viendra-t-il à bout du clan Ducharbon à la mairie de la Tuile?
En cours d'écriture:
Tome IV: L'affaire José Louis Bovida
N'omettez-pas de consulter également:
"le DUCON"
Dictionnaire des cons et de la connerie Universelle
Ânen
Tome I. Mission Mayburn
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Page 1
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Le premier jour
Tout le prédisposait à un destin minable et tragique. Son père accessoirement alcoolique, tourneur dans une fabrique de pâtes alimentaires, modeste fermier et tâcheron agricole à ses heures, sa mère usée par les grossesses à répétition, les ménages et les privations, et même la providence qui l’avait lâché le premier jour en même temps que l’infirmière dans le couloir de l’hôpital. Et pourtant…
...à suivre...
28 octobre 2005
Mission Mayburn
Page 2
La mouche amère
La mouche le fixait intensément, bien campée sur ses pattes velues. Un bel et gras calliphore aux chatoyants reflets bleutés récemment issu d’une charogne de la rue Pestre. En chemin, elle avait nonchalamment visité quelques déjections canines qui lui étaient apparues de la meilleure facture, avant de trouver la fenêtre de la chambre entre ouverte et de s’y engouffrer. Son système pileux qu’elle léchait voluptueusement par gestes saccadés laissait encore apparaître des traces visibles de sa brève escapade.
Elle s’était posée, après quelques bourdonnantes circonvolutions sur une saillie proéminente qui lui conférait une vision circulaire des lieux tout à fait satisfaisante et dont l’odeur lui était depuis peu familière. Ce promontoire, d’une taille déjà impressionnante n’était autre que le tarin du nourrisson Emile Bourricot, né la veille des ébats conjugaux de Gédéon Bourricot et de Ginette Laglue, nanti d’un pied bot et d’un autre moche avec des doigts palmés, ainsi que d’un non négligeable strabisme divergent. Déçue par la médiocre valeur de cet immondice et après avoir abandonné quelques œufs pour marquer son passage, l’insecte s’éloigna pour continuer sa vie de mouche, amer.
C’était le 2 ème jour, et cela commençait très mal…
...à suivre...
29 octobre 2005
Mission Mayburn
Page 3
L’ânesse Taisie
Dans la ferme familiale du hameau des Etoux l’enfance d’Emile fut fatalement difficile car ponctuée, une fois l’an, par les ahanements porcins de son père Gédéon à travers la cloison de bois de sa chambre et par les grossesses de sa mère Ginette qui en découlaient irrémédiablement. Emile eut ainsi 16 frères et sœurs, dont 3 ne purent jamais être classés dans l’une ou l’autre catégorie tant leur aspect était indéfinissable.
Son premier anniversaire marqua le début de ce qui allait être la surprenante et poignante histoire d’Emile Bourricot. Avant même de savoir marcher, il fit sa première chute de la fenêtre du 1er étage ce qui eut pour conséquence immédiate de lui écraser le sommet du crâne et de lui donner l’apparence concave de citrouille qu’il conservât toute sa vie. Il en resta au passage à moitié sourd.
Un an plus tard, son nez déjà fort disproportionné resta coincé près de 2 heures sous le capot de la 4 chevaux de son oncle Marcel ce qui lui donna un aspect original de groin et de museau entremêlés. Prenant sa tête pour le sabot du fer à repasser, sa mère posait fréquemment le fer brûlant sur son crâne souvent recouvert de pansements, alors que son père le confondant avec le cendrier y vidait régulièrement sa pipe. Avec ses oreilles pointues et décollées, sa calvitie de naissance et son obésité précoce, le jeune Emile fut rapidement confondu avec Pipette le corniaud de la maison, d’autant qu’ils étaient rigoureusement de la même taille et de la même couleur.
Son bégaiement endémique ne fut diagnostiqué que beaucoup plus tard par le vétérinaire, venu pour une mauvaise grippe de Pipette. S’étant enquis auprès de Mimile du nom du canidé, il avait conclu tout d’abord au bout du 37ème pipi…pipi…que l’infortuné avait visiblement un problème d’incontinence chronique. Puis montrant son père il fut rassuré lorsqu’Emile répondit papa…papa…, de même que bébé…bébé… lorsqu’il lui mit sous le nez le spécimen le plus frais de la famille Bourricot. Il ne découvrit l’implacable vérité qu’en lui demandant de répéter le plus vite possible "apopathodiaphulatophobie" ce qui prit 7 jours. Son diagnostic global fut fatal : Emile était et resterait un esprit attardé, pour ne pas dire un âne.
En raison de sa taille qui stagnait désespérément au niveau de la cuvette des WC et de son nez qui, par contre, grossissait anormalement, tous les microbes et virus de la création avaient trouvé en Emile un champ d’expérimentation d’une rare qualité. Ainsi il eut 6 fois la scarlatine, 5 fois les oreillons, 4 fois la varicelle et 12 rougeoles dans sa troisième année. A l’école communale de la Tuile, le maire Juste Ducharbon, avait été contraint de faire construire au fond de la classe une sorte d’aquarium réservé à Mimile et son élevage de microbes. Il y passa 4 ans et 4 fractures assis sur un escabeau pour voir l’institutrice et coiffé d’écouteurs car ses oreilles qui s’étaient anormalement allongées n’entendaient plus grand chose.
Les aides familiales et autres allocations étant encore aux abonnés absents, Ginette et Gédéon avaient du mal à joindre les deux bouts et encore moins les dix-sept que représentait leur progéniture. Il leur fallait donc sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier et la main sur la binette et Gédéon avait dû se résoudre à trouver un travail au bourg voisin, la ferme ne suffisant pas pour assurer le quotidien de leur nichée. Dès les premières lueurs de l’aube, on pouvait le voir biner, sarcler ou fumer les pommes de terre, les haricots , les choux, les oignons et les salades dans le vaste jardin potager attenant à la maison, avant de chevaucher son antique coursier à pédales pour couvrir les 6 kilomètres qui le séparaient de l’usine. En chemin, on pouvait l’entendre claironner cette vieille ritournelle agreste et bucolique :
...
"Je suis né dans les pommes de terre,
Les haricots et les tout petits pois…
Je suis né dans les choux d'Bruxelles…
Les tomates et les coquilles de noix…"
...à suivre...
30 octobre 2005
Mission Mayburn
Page 4
Le samedi et le dimanche, il travaillait à la vigne pour le compte de Joseph Pompette, un vigneron voisin, surtout au moment de la taille, de novembre à mars et à l’époque de la vendange. Souvent Emile le rejoignait dans les vignes et le regardait sculpter les ceps, en se disant qu’un jour, lui aussi, serait capable de choisir les bons porteurs et de compter les yeux comme Gédéon savait le faire.
- Tu vois, Emile, un cep c’est comme un homme. On le plante quand il est tout petit, on prend soin de lui pour qu’il grandisse dans de bonnes conditions et on lui donne de la force pour qu’il donne de beaux raisins toute sa vie. Mais certains ont moins de chance que les autres, comme celui-là, tu vois, qui est tout rachitique…
- Et pourquoi il est tout ra…ra…qui…qui…pi…pique, mon papa…
- Parce que la nature est ainsi faite, Emile. Elle n’est pas toujours bonne pour tout le monde et elle ne fait pas de cadeaux. Mais ça ne veut pas dire que ce petit cep n’aura pas un jour de beaux raisins…
- Et moi, mon papa… je serai grand un jour…
- Mais oui, mon Emile, je ne peux pas te tailler comme ce cep, mais je peux t’aider pour que tu sois fort, toi aussi…
- Et les fi… filles, mon papa, c’est comme les ceps…
- Bien sûr, mais la taille n’est pas la même… Il faut les aborder différemment, évaluer les risques et agir en douceur pour ne pas blesser la plante…
Et Gédéon qui était un père bon et affectueux, prenait Emile dans ses bras pour rentrer à la maison. En chemin il lui décrivait la vie des abeilles, cueillait pour lui des mûres ou des fraises sauvages et l’initiait au langage des pinsons et des tourterelles. Emile était heureux et fier, comme lorsque son père l’emmenait à la foire pour acheter des poules, des dindes et des canards qu’il élevait derrière la maison et qu’on entendait caqueter, dindonner et canarder de loin en passant sur la route.
A cette époque, la foire était un événement et tous les villages environnants se donnaient rendez-vous devant les stands et baraques installés dans toute la ville. On y venait à pied, à cheval, en tracteur et même en famille pour y faire ses achats importants de l’année et découvrir les nouveautés. Emile se délectait en écoutant les camelots débiter leurs salades et surtout en les voyant casser la vaisselle. Ce jour là, il avait le droit de monter sur les tracteurs, de faire quelques tours de chenille ou d’autos tamponneuses et son père lui offrait aussi une barbe à papa et une pomme cuite enduite de sucre carmin, piquée sur un bâtonnet.
Tous les ans, Gédéon engraissait aussi un cochon qu’on tuait un dimanche, à la Saint Doux. Avec la fête des conscrits et l’alambic, c’était l’un des moments forts de l’année, mais celui-là, Emile le redoutait tout particulièrement. La moitié du village ou presque était là pour assister à l’événement ou mettre la main à la couenne.
Le charcutier, Tristan Douillette natif de Vire et en tablier de parade, dirigeait militairement les opérations, le désosseur d’une main, le fusil de l’autre. Tandis qu’on installait sous l’appentis le matériel nécessaire dont l’antique hachoir mu par une longue courroie de cuir luisant, il distribuait les tâches le verbe haut et le gorgeon généreux. Puis, après une ultime et salutaire lampée de blanc, arrivait l’heure du sacrifice.
Reniflant instinctivement un sournois coup fourré, l’impétrant montrait généralement un enthousiasme mitigé pour cette agitation et sa capture tenait plus du rodéo que de la randonnée champêtre. Dès que les pig-boys pénétraient dans l’enclos boueux un lasso à la main, la star du jour entamait une ronde effrénée à faire pâlir d’envie le cyclotron en personne. S’en suivait une mêlée indescriptible d’où l’on voyait parfois émerger un groin écumant ou la tête de Gédéon et de ses assistants maculée de fange cloaqueuse et odorante.
Parfois le candidat jambon parvenait à s’échapper de l’enclos avant d’avoir pu être maîtrisé et ligoté. Il fallait alors le courser dans les chemins et les prés environnants. Emile qui avait prénommé chaque animal de la maison, espérait toujours qu’il pourrait s’enfuir et se cacher dans quelque fourré, mais la bête finissait toujours par déclarer forfait. Lorsqu’on la ramenait sous la remise, Emile disparaissait au fond du jardin pour ne pas entendre les cris et les plaintes de l’agonisant. Il n’en revenait que beaucoup plus tard alors que le boudin cuisait déjà lentement dans les grosses marmites de fonte calées sur les feux de bois.
Tristan Douillette qui entamait à ce moment là son sixième pot de rouge tranchait et embossait à qui mieux mieux en vantant la qualité de la viande et les vertus de l’élevage traditionnel.
...à suivre...
31 octobre 2005
Mission Mayburn
Page 5
A midi, on s’asseyait autour de la grande table dressée sur des tréteaux par Ginette et sa brigade de cordons bleus dans la grange à foin, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre et la marmaille à part. Entre les côtes salées et le gratin largement arrosés, les conversations allaient bon train :
- Du cochon comme ça, y’en a plus, avec leur maïs hygiénique et toutes les saloperies qu’y leur donnent dans les porcheries… D’ici qu’y nous les rendent fous… et qu’on ait tous le ciboulot comme des éponges, tiens, y’a pas loin…
- Ben ça c’est ben vrai, même le Marcel, y donne des granulés à sa Marguerite… sa vache, hein, pas sa bergère… j’y ai vu faire…
- Ou qu’on va, si on respecte même pus les cochons… Les intelligents de Maquignon y f’raient mieux d’s’occuper des cochons plutôt que d’inventer des monnaies de singe qu’on y comprend pus rien…
- C’est bon qu’à causer, à faire le beau à la télé et à nous prendre nos sous tout ça… j’te foutrais ça avec une fourche sur un tas de fumier…
- Ca, y ont l’habitude…
- De toutes façons dans les villes, y vont ben finir par leur faire bouffer des granulés dans leurs espèces de stations service à viande hachée…
- Y bouffent ben des pommes de terre en poudre, pourquoi pas du lapin en tube…
- Tiens… une tête de veau, y savent même plus c’que c’est… une tête de veau… par contre une tête nucléaire y en auront bientôt tous une dans leur sac à mains…
- C’est quand même pas tous des terroristes ou des tapettes…
- Mais si, regarde la télé, tu sais pus si c’est des mâles ou des femelles avec leur cheveux rouges, jaunes ou verts… et que j’te roucoule, et que je t’embrasse, et que j’te grimpe dessus…
- Y en a même qui s’marient et qui veulent adopter un mioche…
- Forcément y z’ont beau se brouter tant qu’y veulent et se faire bouillir la marmite, ça fait pas des canards sauvages…
...à suivre...
01 novembre 2005
Mission Mayburn
Page 6
De leur coté, les matrones devisaient sur l’augmentation du prix du beurre et de l’huile d’olive chez l’épicière depuis le changement de monnaie, critiquaient la nouvelle coiffure de la boulangère et disséquaient la recette du gratin de courge et des rognons de veau. Dans son coin, évitant les boulettes de pain lancées par ses frères et sœurs et les moutards voisins, Emile écoutait attentivement ce petit monde, comme au Muppet Show, même s’il ne comprenait pas tout. Ces faces vultueuses et cramoisies lui paraissaient théâtrales et guignolesques et il se demandait quel mystérieux marionnettiste pouvait bien les animer. Les animaux, dans leur paisible simplicité, lui semblaient plus raisonnables et bien souvent plus humains et il préférait la compagnie des agneaux, lapins et autres mulots à celle de ses frères et sœurs ou de ses relations scolaires. Ainsi, il s'était construit un monde à sa convenance, devisant ici avec un dindon, dirigeant là une cohorte de poussins au pas cadencé ou jouant à chat perché avec Pipette. Fréquemment, il organisait des conférences-débats avec les locataires de la basse-cour. Du moins ceux qui voulaient bien lui prêter attention. Assis au bord de la mare aux canards ou sur les perchoirs du poulailler, comme au théâtre, il leur contait sa dernière escapade mycologique avec Gédéon ou sa séance douloureuse chez le dentiste avec Ginette. Les thèmes étaient assez éclectiques, Emile n'étant pas limité dans ses propos. Tout en vérité l'intéressait: qu'il s'agisse du cours du Malabar à l'épicerie du village, de la vie intime et familiale des vers de terre ou de la raison incompréhensible pour laquelle les dames n'avaient pas de barbe et ne pondaient pas comme tout le monde.
- Vous les poules, vous avez bien des plumes sur le menton et vous n'allez pas à l'hôpital pour pondre vos œufs! assénait-il, péremptoire, à sa studieuse assistance.
Son sujet de prédilection restait, cependant, l'insondable mystère de la Lune et des étoiles.
- Comment font-ils pour allumer toutes ces lampes en même temps?… questionnait-il, l'œil rivé sur sa lampe électrique, son dernier cadeau de Noël.
Dans cet univers , le monde paraissait beau. Et nul n'imaginait de lui rappeler les tares dont la nature l'avait affublé.
Un soir qu’il rentrait sagement de l’école, il fit une rencontre qui le stupéfia. Au milieu du chemin qui menait à la maison familiale, se tenait un étrange animal, à peine plus haut que lui avec un pelage gris, des oreilles démesurées et qui semblait, lui aussi fasciné par la singulière apparition qui s’offrait à ses yeux éberlués. Pendant de longues minutes, ils restèrent ainsi, face à face, l’un tentant de comprendre de quelle nébuleuse provenait son vis à vis et réciproquement, comme s’ils s’étaient reconnus.
L’âne, car c’en était un, ne bougeant toujours pas, Emile bégaya :
- Qui, qui, qui… es-tu, tu, tu ?
L’ongulé ne répondit pas tout de suite tant il était subjugué par cette créature qui, quelque part lui ressemblait étrangement, mais qui, par contre, se déplaçait uniquement sur les pattes arrière. Toujours silencieux, il lui emboîta le pas et tous deux se dirigèrent vers la maison.
Sur le seuil, Auvin, le coq du ménage les toisait, fièrement dressé sur ses ergots. Emile visiblement troublé, fit les présentations, passant du coq à l’âne et inversement :
- Notre co, co, coq Auvin… moi c’est Emimi, emmile Bourricot.
A l’évocation de ce patronyme, l’âne qui était en réalité une ânesse, eut un bref sourire qui en disait long. De ce jour, Emile et Taisie – c’est ainsi qu’il baptisa un peu plus tard l’ânesse- ne se quittèrent plus, Pipette ayant négocié une sous location de sa niche moyennant une place au chaud entre les pattes de l’équidé pendant l’hiver.
Chaque matin Taisie accompagnait Emile à l’école, l’un traînant son pied bot, l’autre ses sabots sous les sarcasmes des petits camarades de classe qui prenaient un malin plaisir à appeler Emile, Taisie et Taisie, Emile: "tiens, v’la les bourricots", "un Bourricot plus un bourricot égale deux bourricots".
Bien qu’affecté par ces quolibets, Emile ne répondait pas car il ignorait la méchanceté et la malfaisance. Un soir, de lourdes larmes coulèrent sur ses joues et il s’endormit, le cœur gros et l’âne en peine, incapable de comprendre le regard et la cruauté d'autrui.
Cependant, hormis les légères imperfections qui le caractérisaient, Ariane Batté, l’institutrice avait remarqué à plusieurs reprises chez Emile quelque chose de tout à fait surprenant…
...à suivre...
02 novembre 2005
Mission Mayburn
Page 7
Ici Rou…Rou ...Ici Rouston !
Dans le PC opérationnel de Cap Carnaval, la tension était à son comble. Sur l’immense écran vidéo mural, on pouvait voir l’intérieur de la capsule spatio-surrénale Bourriqueur I où régnait un curieux spectacle.
Partie 3 jours plus tôt de Rouston V, la plus importante base-relais implantée sur la lune, la mission Mayburn avait pour objectif l’astéroïde Potirus 6 situé dans la constellation de l’Ane à deux pas de la galaxie d’Andropède. On y avait observé à l’aide de simples jumelles, les sœurs Toidelas, quelque chose de tout à fait stupéfiant et la Commission internationale des Expectorations spatiales avait décidé d’y envoyer une mission de reconnaissance conduite par les plus éminents scientifiques du moment et sponsorisée par une marque d’eau minérale.
La capsule, de forme plate comportait sur son pourtour de profondes cannelures pour une meilleure pénétration dans l’espace sidéral. Elle s’était désolidarisée peu de temps après son décollage de son booster de propulsion à bulles en profil de bouteille ventrue et suivait sa trajectoire, marquée de temps à autre par quelque flatulence due au rejet de gaz internes.
Le centre de l’habitacle était presqu’entièrement occupé par un enclos vide fait d’une barrière de bois et tapissé de paille. Sur un de ses côtés, une mangeoire était garnie de foin. Mais cela ne constituait pas la cause de l’étonnement des scientifiques et techniciens de Cap Carnaval.
- Ici boubou, ici boubou, ici bourriri, ici Bourriqueur…
Les haut-parleurs de la salle de contrôle avaient bien failli éclater et se décrocher des murs. Jamais de leur scientifiques et studieuses existences ils n’avaient entendu un timbre de voix d’une aussi effroyable et lugubre intensité. Dirigeant les caméras sur le poste de pilotage, il leur fallut plusieurs secondes pour comprendre et assimiler l’incroyable vérité. Assise aux commandes de la capsule, Taisie engoncée dans sa combinaison spatiale spécialement conçue pour la circonstance par le tailleur de Rouston V, Paco Banane, pilotait d’un sabot hasardeux l’engin vers les confins de l’univers étoilé. D’Emile Bourricot, pas la moindre trace. Puis, subitement l’écran vidéo s’éteignit, l’image disparut et fut remplacée par un nuage de neige blanche entrecoupé, fugacement, de brèves stries rappelant les chatoyances évolutives d’un oeil au beurre noir.
- Ici Rouston V, Bourriqueur I à vous ! Ici Rouston V , Bourriqueur I, répondez ! Ici Rouston V …
...à suivre...





